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Je suis né en 1930, à Grasse. Ma musique ne fleure
peut-être pas le jasmin mais une origine reste une origine. Puis
l'Afrique (du Nord) et Marseille ont été mes horizons géographiques. La
musique, je l'ai découverte à Bizerte, loin de tout mais tout près de la
guerre, avec mes parents et avec des Russes (ceux qui y étaient venus
s'échouer en 1917) eux qui m'ont donné une leçon de dignité en passant
de l'aristocratie à la misère. D'ailleurs je n'y vois pas de
contradiction.
Bien plus tard Paris, sept années aussi difficiles qu'inoubliables. Le
bon petit pianiste amateur entrait dans la cour des grands comme on dit
maintenant. Mais l'air de Paris est
porteur, déjà. Dans les années 50 cette ville fut comme mon printemps.
Je trouve qu'elle a moins d'inflorescences aujourd'hui, mais tout est
relatif. Les hommes que j'y ai rencontrés m'ont enrichi. De cette
richesse qu'on n'arrache à personne et qui vous laisse sans fortune.
Mais je ne vais pas jouer sur le mot... André Jouve, Louis Saguer sont
ces hommes qui possèdent la vertu des révélateurs et dont j'espère avoir
retenu quelque chose.
Je raconte, un peu, pour faire CV quand même. Mais je ne jalonne pas
avec des médailles, des titres, des séjours en établissements de luxe,
ce qui fait les CV. Je n'ai rien et ne vais donc pas inventer. Une
petite phrase de Louis Saguer lors de ma première visite : " Vous ne
savez pas écrire la musique mais je trouve que votre chemin est
autrement intéressant que bien des chemins connus du moment".
Je ne sors pas cette citation (une première) par vanité mais parce que
je suis reparti ce jour-là avec des ailes, comme un jeune homme qui
vient de donner son premier baiser à une jeune fille.
Bien plus tard, dans la toute fin des années 80, Maurice Ohana m'écrira
ce mot : "J'ai écouté hier soir très attentivement votre belle pièce où
j'ai trouvé la marque d'un authentique musicien. Quelle joie !
Surtout connaissant le mode de vie qui est le vôtre, on ne peut
s'empêcher de penser que la musique vraie, à notre époque, ne se trouve
pas souvent là où règnent les vedettes." Ce qui n'a pas empêché le même
Ohana, peu de temps avant sa mort, de me téléphoner pour me dire : "Là,
Lucien, tu t'es gouré, ton orchestre bouffera ton piano" à propos d'une
œuvre qui m'avait coûté deux ans de travail et qu'il avait eu la bonté
de regarder et de faire déchiffrer par un pianiste en renom, Jean-Efflam
Bavouzet. J'ai mis cette partition au tiroir.
Ces mots-là, je ne les ai jamais montrés à personne. On m'a assez dit que
j'étais discret, ce qui en fin de compte est plus terrible qu'une
maladie. J'essaie néanmoins de ne pas changer de camp.
Alors, au fait, côté musique "vous faites quoi ?" comme me l'a si
délicatement demandé une dame en situation, il y a vingt ans. Comme si
un compositeur avait à annoncer ce qu'il fait. Du "viennois", du
"spectral", du "post-machin" ou du"pré-truc" ? C'est tout simple : si
vous n'avez pas le goût d'écouter un brin de ma musique, je n'y
changerai rien. Dans le cas contraire, vous en penserez ce que vous
voudrez ou plutôt ce qui, à côté et au-dessus de la volonté, reste le
sentiment des choses. Ce mot-là veut encore signifier ! Il est dans
l'ordre de la liberté. Et il n'a que faire des coupages du temps, des
références qui se prendraient presque pour de la science et surtout des
secousses de type telluriques qui vous établiraient un cadastre tout
neuf et, naturellement, "for ever".
Le sentiment vous tient en respect, et il n'y a rien à ajouter. |