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Extraits de Marginales, inédit.
Brahms condense et personnalise
tout ce qu’il sait. Il n’annonce rien (1). Il a la main heureuse de
l’artisan et le cœur comblé de ses aspirations, de ses étonnements, de
ses tendresses. Il est le musicien du nocturne et de l’intermezzo même
s’il a su donner à ses symphonies les grands gestes qui
font des arches. Mahler non plus n’annonce rien, si l’on veut bien
admettre le raccourci volontaire de mon propos. Le finale de sa 9ème
fait l’apologie du gruppetto, ce qui ne l’empêche pas d’atteindre les
hauteurs que l’on sait. L’art ne se découpera jamais comme de ces
galettes où l’on attend le sujet. Les rois passent. Le finale de la 1ère
sonate pour piano de Brahms, dans son ambiguïté harmonique qui retarde
d’autant la détente ultime du sol majeur, est un effet musical qui
résume, lui aussi, ce que n’aura jamais été le Romantisme, parmi des
orages nullement désirés, un mouvement de cape sur un siècle bâtard.
Laissons donc les imageries qui ne retiennent de la robe de soie que le
grain de poussière qu’on croit y distinguer.
(1) Xenakis nous surprend quand il
voit en Brahms le véritable annonciateur de la musique moderne. Mais il
nous arrête, comme une ronce dans le chemin, dans une hâte à juger... En
tout cas il est fort loin du « beau tweed » dont Stravinski qualifiait
la musique du beau Johannes ! |
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Scriabine, tout une musique sur un
intervalle, un accord, un dispositif. Et pourquoi, à partir de ce peu,
cette fascination qui dut prendre le compositeur comme elle prend
l’auditeur ? Musique qui plane, musique de l’air, ne se posant jamais,
défi à la pesanteur. Oiseau qui s’enivre de ses ailes dans un éternel
tournoiement sur des lieux imaginaires, constamment espérés par la
tension de cette griserie, --presque entrevus. Chant de lumière. |
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2ème quatuor de Janacek
(Lettres intimes). Cette musique contient et exprime un monde étrange
couvert d’un voile, comme sont peut-être les aubes moraves, un voile qui
ne se soulève jamais et lui donnerait cette sorte d’irisation grise où
elle brasse sa frémissante mélancolie. Il y a d’un chant d’innocence, de
candeur suprême, d’une voix solitaire transfigurée par l’émotion, et qui
ne déclame pas. Il y a en Janacek d’un homme encore, ce qu’il y a de
premier en l’homme pour qu’il mérite son nom –d’un homme qui peut
s’émouvoir de la chute d’une feuille, du bruit d’une eau dans l’herbe,
d’une femme, mais en cet instant sans équivalence l’émotion, qu’elle
soit espoir, souvenir, désir, perdure au sein des couleurs
fondamentales, elle ne vise plus un effet mais se nourrit de sa pureté
de chair, esprit, âme, corps, ces analyses fondent, ne reste que
l’élément. Et le plus haut degré de l’amour est élémentaire. C’est en
cela que la musique de Janacek est authentiquement innocente.(1969) |
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Zemlinsky, Symphonie lyrique,
musique qui commencerait plutôt comme une musique de film mais qui, très
tôt, évente cette facultative disposition d’esprit de l’auditeur par une
sorte de constriction intellectuelle –apanage de toute création –qui
émet soudain les ondes révélatrices d’une image inattendue, comme au
détour d’un virage le paysage apparaîtrait, magnifié par la surprise,
dans sa pleine beauté, dans sa sauvage luminosité. |
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[…]
L’art souverain du mouvement fait
de tout l’œuvre de Debussy un virtuel ballet. Déjà Nijinsky faisait
danser le Faune. Et s’il fallut attendre Jeux pour lire « poème dansé »,
tout, entre temps, peut s’inscrire dans la fluidité d’un geste impatient
qui, même au creux des songes, des langueurs, déplace les lignes d’une
vie irrépressible. Comme ivre d’une conséquente improvisation, Debussy
fait bien plus qu’écrire pour une chorégraphie : il la trace lui-même
dans les mailles aériennes de sa partition, provocateur du mouvement
corporel : le sacré et le profane de ses deux Danses s’imprègnent dans
le seul voile de pudique épiphanie qui eût pu s’unir à ce que les
timbres de la harpe ont de mystérieux.
Le mystère, autre constante de sa
musique (on sait le mot de Debussy « Je ne connais rien de plus
mystérieux que l’accord parfait ») nous conduit si souvent vers les
arrière-plans de la mythologie antique qu’on ne peut y voir un simple
arrangement décoratif ; c’est comme si la mémoire n’avait de cesse de se
colorer d’événements imaginaires pour leur restituer la justice d’une
réalité chérie. Ainsi fera-t-il rendre le dernier soupir à Pan par une
sorte de subtil glissement de terrain qui va dans le sens de ce que
Vladimir Jankelevitch a appelé son « objectivité immédiate ». Syrinx
reste ce mouvement pur, vers l’abîme, qui lui instille les
éblouissements d’une volupté inassouvie.
[…] |
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Musique anglo-saxonne : des idées
fraîches, admirablement profilées, finement et somptueusement
orchestrées, bref, une permanente excellence, qui ne plaît jamais en
France, parce qu’elle apparaît trop, cette musique, comme de la
descriptive, de l’illustrative, de la cinématographique. Les Français
préfèrent le Sturm und Drang d’un côté, le nuage de l’autre. Même
Britten subit cette relative froideur de nos compatriotes qui ne sont
pas allés pour autant se perdre dans les bras inquiétants d’un
Ferneyhough ou d’un Birtwistle, pas même dans ceux, autrement
affectueux, d’un Maxwell-Davies.
Les îles Orkney sont décidément
bien étranges… |
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Dans le panorama des vingt
dernières années du XXème siècle et de ce début de millénaire, je trouve
qu’il y a bien des talents musicaux, des esprits inventifs, un très
grand savoir-faire, une liberté reconquise, une audace de bon aloi, bref
une réussite d’ordre général qui n’empêche nullement de distinguer le
mérite individuel.
Il est dommage qu’elle soit
assortie d’une manière d’arrogance presque ubiquitaire, perceptible à
travers chaque mot écrit ou prononcé même lorsqu’elle reste enveloppée
d’une survivante onction. Il est vrai que l’humanité tout entière a
toujours préféré le général au deuxième classe, la reine couronnée à
l’ouvrière, le vainqueur au vaincu. Mais il aurait été bon que chacun
attendît le résultat de l’Histoire avant de se passer soi-même sa
propre décoration.(2001) |
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Les Variations sur un thème
original opus 21 de Brahms ne sont jamais exécutées en concert. Aux
raisons habituelles qui réduisent singulièrement la proposition
culturelle s’ajoutent sans doute des raisons techniques : le péril de
l’artiste étant considéré comme disproportionné avec la chance qu’il
retirerait de sa réussite… On finit de surcroît sur un andante
et, paisiblement, en un ré majeur mourant.
On est cependant fasciné par l’écriture de cette page
datant de 1861, où tout se conjugue de l’ingéniosité, de l’invention, de
l’élargissement du clavier (1) et de l’intention poétique si chère à
Brahms.
La 5ème variation par exemple, d’une étonnante
polyrythmie, fait chanter le clavier sous chaque doigt en un amalgame
parfait de concentration intellectuelle et de rendu pianistique, et la 6ème
ne lui cède guère, dans sa linéarité techniquement terrifiante mais dans
une objectivation non moins parfaite de l’expression (espressivo
formellement indiqué) ; quant à la 11ème, avec son trille
glissé traversant tout le texte, elle est la surprise même et constitue
un exemple majeur de l’originalité d’un moyen qui, à cette époque-là, ne
laissait qu’un souvenir, celui de Beethoven, prémonitoire de tout ce qui
fait une musique dite moderne.
(1)
Pierre
Boulez écrivait, cent ans plus tard exactement, que le piano, avant,
c’était le centre et rarement les extrémités. Juste observation qui
n’exclut pas tous ceux qui lui ont apporté de belles contradictions. Et
qui a été si bien perçue que bien des compositeurs, depuis, ont donné
des attitudes de crucifiés à leurs interprètes, le centre du clavier
étant déserté comme une zone rouge.
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Le coq et l’arlequin. Ce texte est comme une salade dans
laquelle on aurait forcé sur le vinaigre. Il résume bien, dans un
certain clan intellectuel, ce goût de l’épate qui aura traversé
le XXème siècle comme une épée. Quelle que soit la démarche de chaque
individu, de chaque école ce goût-là a nappé tous les talents, même s’il
n’a pas empêché les pérégrinations qui sont la marque du génie.
Et quel dur destin, à une encablure du XXIème siècle, que celui de ces
groupes affranchis et proclamateurs – révolutionnaires se tenant les
bretelles pour que leurs anathèmes ne tombent pas par terre.
Ces bourgeois crachant sur le bourgeois, parfaits
démagogues, ont songé à secouer les esprits décidément aveuglés par les
feux d’artifice de gloires à corriger. C’est qu’ils savaient mieux que
quiconque ces âpretés que la bourgeoisie intellectuelle lance à travers
la société pour sauvegarder ses hochets et en tirer des psaumes.
Alors cette belle anarchie de salon, se gorgeant à
satiété, devait accoucher de monstres splendides, libérateurs de
l’infamie conformiste, des catéchismes de l’art, --de la stérilité.
S’arrogeant la seule compétence (1) possible, elle se devait de
battre la campagne, étendard au poing, en labourant cette terre
misérable où n’allait plus pousser que rutabaga. Une tempête sur le
désert (déjà !) ravageant des divisions de plumitifs allait enfin faire
éclore ces boutons neufs issus de leur prurit. On peut songer, a
posteriori, qu’ils ont eu une autre histoire génétique…
C’est ainsi qu’un peu plus loin, dans les sillons
dérangés, se lève un autre grain, à l’aune du seul silence, dans la
patience du temps. Il s’y trouve quelques étrangers à tout ce
vacarme qui n’auront rien fait d’autre que d’interroger la nuit –ce seul
pan de révolution. (1991)
(1) Ce mot est
ici pris dans son sens médical. On parle, par exemple, de la compétence
des lèvres, c'est-à-dire de leurs rapports anatomiques et par voie de
conséquence de leur faculté à assumer la ou les fonctions qui leur sont
attribuées.
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Gracq et Wagner.( Julien Gracq, « Lettrines » 1, José
Corti, 1967)
Un bouquet sulfureux à la maîtresse qui vous subjugue,
qui vous coupe le souffle alors que vous auriez voulu figurer,
mais qui refoule toute réplique au pied sombre de l’alcôve, -- un amour
péremptoire, comme un cloche d’argent qu’on abat sur un plat fumant pour
qu’il perdure, et les amants éperdus, perdus, ivres de la rougeur
sublime qui les transfigure jusqu’à l’aveuglement, s’égayent dans leur
sanctuaire, égrenant leur dévotion, en état de choc, à la fois sidérés
et sublimés, précipités –toute l’alchimie de l’âme au rendez-vous
du dieu.
Jamais exercice du pouvoir ne fut plus absolu. La
foule tend les bras, ou se terre. Plus personne ne se promène devant
Wagner. Son œuvre « n’a jamais été neuve ». Peut-être. Elle est
escarpement de château, sur un désert. L’ennui y est fasciné.
L’invention, tel un acide, y ronge le jour et la nuit. Le temps. Elle
propage une lueur opaque, térébrante, jusqu’à sa propre incarnation.
Wagner a voulu pénétrer son auditeur. Sa musique
n’est pas objet sonore. Elle est sujet. On n’écoute pas Wagner, on se
donne à lui. (1987) |
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Copyright © Lucien
Guérinel 2007 -
Mise à jour du
27-août-2008 |